Les angles morts des programmes municipaux : ce que les candidats ne voient pas encore… et qui change pourtant la santé des habitants
En janvier, on se souhaite la santé… mais que fait-on réellement pour la construire ?
Chaque mois de janvier, nous nous souhaitons la santé comme on se souhaite la chance. Pourtant, la santé n’est pas un hasard : elle se construit, rue après rue, décision après décision, dans les communes où nous vivons.
Dans deux mois, auront lieu les élections municipales. Et si la santé est partout, elle est souvent absente des programmes des candidats ou réduite à l’accès au soin (le projet de maison médicale par exemple.) ou à la pollution de l’air.
Mais alors pourquoi les programmes municipaux oublient la santé (alors qu’ils en parlent sans le savoir ?)
Les programmes parlent d’alimentation, d’habitat, de mobilités, de sécurité, d’espaces publics… mais jamais sous l’angle des déterminants de santé, sans jamais regarder la manière dont les choix d’aménagement, de développement d’un territoire influencent notre santé, tant physique, que psychique ou sociale.
L’urbanisme favorable à la santé (UFS) permet de relier ces sujets, de comprendre les arbitrages, de dépasser les silos, d’impliquer l’ensemble des acteurs y compris les citoyens. D’ailleurs l’urbanisme comme discipline n’est-il pas né pour protéger la santé ? En luttant contre les épidémies, en assainissant les villes, en ouvrant les rues à la lumière. Mais avec les progrès médicaux et l’amélioration des conditions de vie à partir de la seconde moitié du XXème siècle, nous avons cru que la santé se jouait ailleurs : dans les hôpitaux, dans les laboratoires, dans les cabinets médicaux.
Aujourd’hui, nous redécouvrons que notre environnement quotidien influence davantage notre santé que nos gènes. La sédentarité fragilise nos organismes, les maladies chroniques progressent, et les maladies vectorielles s’étendent sous l’effet combiné de la mondialisation et du changement climatique. La prévention revient ainsi au cœur des politiques publiques de santé.
Reste une question essentielle : comment traduire ces ambitions dans le quotidien des habitants et en faciliter réellement la mise en œuvre ? Les politiques de prévention ne peuvent produire leurs effets que si elles s’ancrent dans les territoires, en agissant directement sur les déterminants de santé — mobilité, logement, espaces publics, nature, qualité de l’air, accès aux services. C’est à cette condition que l’on pourra dépasser une approche centrée sur la seule médecine curative et construire une santé qui se fabrique partout, au fil des lieux de vie.
Les angles morts des programmes municipaux ou comment envisager les politiques au regard de leur impact sur la santé pour leur redonner du sens… et de la légitimité
La nutrition comme politique d’aménagement
L’alimentation est sans doute la politique municipale la plus sous-estimée en matière de santé. Pourtant restauration scolaire, marchés locaux, circuits courts, précarité alimentaire, sont autant d’enjeux qui influencent notre santé et sur lesquels l’UFS peut agir et offrir en même temps des co-bénéfices en termes de climat et d’économie locale.
L’habitat comme prévention des maladies chroniques
Le sujet de l’habitat est le plus souvent absent des programmes en tant que premier déterminant de santé.
Problèmes d’humidité, de précarité énergétique, de qualité de l’air intérieur, d’îlots de chaleur, influencent directement notre santé, nous qui passons entre 60 à 70% de notre temps dans notre logement.
L’espace public comme infrastructure de santé mentale
Les espaces publics : marcher, respirer, rencontrer.
Activité physique quotidienne, inclusion de tous les publics, lien social, apaisement sont vecteurs de bien-être et d’amélioration des troubles anxieux et dépressifs.
La mobilité comme médicament au quotidien
Mobilités : l’activité physique invisible.
Marchabilité, cyclabilité, accessibilité, transports collectifs, ont tout autant un impact sur les émissions de gaz à effet de serre et les polluants atmosphériques, que sur l’encouragement d’une activité physique régulière qui agit sur les risques métaboliques (maladies cardiovasculaires, diabète de type 2, hypertension, obésité…) comme sur le bien-être psychologique.
Les déchets comme facteur d’inégalités de santé
Déchets : nuisances, équité, exposition.
Répartition inégale de l’exposition aux nuisances, concentration d’infrastructures polluantes dans certains quartiers, variabilité de la qualité du service public selon les territoires, des conditions de vie qui rendent le tri ou la gestion difficile, ou encore le manque de propreté qui renforce la stigmatisation et le stress, la politique de gestion des déchets est une source importante d’inégalités de santé.
La sécurité comme condition d’accès aux ressources de santé, comme protection face aux risques et aléas climatiques
Sécurité : du sentiment d’insécurité… à la sécurité sanitaire
L’éclairage, les usages, les conflits d’usages ou encore les risques climatiques influencent directement le stress, les troubles anxieux, les blessures et les traumatismes, en particulier dans les espaces du quotidien.
La biodiversité comme vecteur de bien‑être quotidien et résilience sanitaire face au climat.
Biodiversité : exposition, accès, qualité écologique
Une inégalité d’accès aux espaces de nature qui se traduit par des écarts d’exposition aux nuisances, de confort climatique et d’accès aux services écosystémiques essentiels.
L’eau, de ressource vitale et universelle à variable d'aménagement pour réduire les risques et rafraîchir les villes
Eau : accès, qualité, vulnérabilité climatique
Une exposition inégale des habitants aux risques liés à l’eau (inondations, ruissellement, stagnation, chaleur accrue faute de dispositifs de rafraîchissement) ou encore un accès inégal aux points d’eau publics, la qualité de l’eau et la capacité à s’en protéger ou à en bénéficier varient selon les territoires, renforçant les vulnérabilités existantes.
Une grille d’évaluation pour questionner un programme municipal sous l’angle de la santé
1. Vision et cohérence globale
- Le programme reconnaît-il que la santé est transversale ?
- Les actions proposées sont-elles cohérentes entre elles (ex : mobilités vs sécurité routière, végétalisation vs gestion de l’eau) ?
2. Réduction des expositions
- Pollution de l’air, bruit, chaleur, risques, qualité de l’eau, habitat.
- Le programme identifie-t-il les populations les plus exposées ?
3. Accès aux ressources favorables à la santé
- Alimentation, espaces publics, mobilités actives, services, nature.
- Les actions proposées améliorent-elles l’accessibilité réelle (temps, coût, sécurité) ?
4. Inclusion et équité territoriale
- Le programme réduit-il les inégalités de santé ?
- Intègre-t-il les publics vulnérables (enfants, personnes âgées, familles monoparentales, quartiers prioritaires) ?
5. Co-bénéfices et arbitrages
- Le programme identifie-t-il les tensions entre politiques (ex : densification vs îlots de chaleur) ?
- Propose-t-il des arbitrages explicites ?
6. Gouvernance et coopération
- Le programme prévoit-il des démarches transversales entre services ?
- Intègre-t-il les acteurs locaux (associations, professionnels de santé, bailleurs, écoles) ?
7. Participation citoyenne
- Les habitants sont-ils associés à la conception, au suivi, à l’évaluation ?
- Le programme prévoit-il des formats innovants ?
8. Capacité d’adaptation
- Le programme intègre-t-il les incertitudes climatiques, économiques, géopolitiques ?
- Prévoit-il des marges de manœuvre, des scénarios, des dispositifs de résilience ?
En conclusion, et si la santé devenait enfin un critère politique assumé ?
La santé peut redonner du sens à l’action publique : elle rappelle pourquoi on aménage, pourquoi on planifie, pourquoi on développe un territoire. Elle offre un cap clair, qui évite d’avancer à l’aveugle et recentre les politiques locales sur l’essentiel : améliorer le bien‑être réel des habitants.
La santé est aussi un langage commun. Elle parle à tous, quels que soient l’âge, le métier ou les représentations. C’est un terrain de dialogue intergénérationnel et interprofessionnel, un sujet que l’on peut aborder aussi bien avec des enfants qu’avec des techniciens ou des élus.
Enfin, la santé constitue un horizon partagé. Elle rassemble élus, services municipaux et habitants autour d’un objectif simple et fédérateur. Après tout, quel responsable public ne souhaite pas améliorer la santé de sa population ?
L’Urbanisme Favorable à la Santé n’est donc pas un thème supplémentaire dans un paysage déjà saturé : c’est une manière de relire l’ensemble des politiques municipales, de les articuler et de leur donner une cohérence nouvelle, tournée vers la qualité de vie et la résilience collective.